Noce de Namangor- Petits extraits
Noce de Namangor- Petits extraits:
« Je ne suis qu’une âme bricoleuse, je cherche à démonter les fondations ethniques du vivre humain, je veux donner une bonne leçon au créateur immoral de ce monde. »
Il l’agriche par les poignets :
« Tu es l’icône des métis du monde entier. Et un symbole de tolérance pour tous les hommes de bonne volonté. Tu resteras comme une figure exemplaire aux yeux des générations futures, mais ton âme sera trépassée outre-tombe. »
Elle cherche à se dégager. Elle ondule, prise au piège de la poigne de son compagnon :
« De toute façon, il n’y a pas d’intelligence de l’Univers … seulement une mathématique froide », lui déclare-t-elle.
Il lui ouvre ses bras. Elle s’y blottit.
Elle s’exprime à mi-voix :
« Je n’ai rien d’autre dans les poches de mon âme que de la terre, une pauvre terre universelle… juste quelques mottes. On peut les modeler à la hâte… en faire naître de pauvres errants comme moi. Moi, je ne suis qu’une clocharde. La preuve, je ne suis pleine de pitié que pour le monde des pauvres gens, contrairement à vous tous …»…
…
— Tu es complètement folingue, dit-il gêné.
— Nous tous, nous ne faisons que ça, les dingues. Comme un troupeau de moutons dégénérés, nous nous sommes laissés emporter par des flots boueux jusque dans des gorges profondes et des marais insalubres où nous végétons pour les siècles des siècles. Et nos âmes, ces petites salopes, se faufilent en cachette jusqu’aux océans malades pour y aller frétiller dégoûtantes et revenir avec de faux airs polis… Nous avons des vies de chiens bâtards, c’est tout !
— Je n’aime pas quand tu débloques comme ça.
— Une musulmane m’a raconté cette histoire : une femme, une pécheresse, aperçoit un chien assoiffé près d’un puits. Elle fait aussitôt de sa chaussure un récipient, de son habit une corde, et elle puise l’eau qu’elle donne à laper au chien. Et Mahomet dit que Dieu, pour ce bienfait, la récompensa du paradis. Tu vois ?
— Je vois.
— Tu vois, il faudrait que minuit se barricade et nous révolutionne le genre humain. Mais ce serait peine perdue car nous nous traiterons toujours comme des chiens ! Moi, je cherche un suicide vivant pour échapper à tout ça.
— Tu joues à être folle. Tu sais que je ne supporte pas ça de toi. »
…
Noce entre, comme folle. Elle se jette dans les bras de son compagnon avec gaucherie, repoussant d’un geste brutal le bandéon qui tombe au sol. Un pied du fauteuil cède sous le choc. Dan grogne. Elle lui déclare avec une fausse solennité :« En moi sera enfantée une multitude ! »
Lui : « Tu attends des quintuplés ? »
Elle : « Je vais devenir la Mère Métisse Universal, et je vais pondre une descendance innombrable… pour les siècles des siècles ! »
Elle parle avec exaltation :
« A moi d’accueillir tous les hommes, toutes les peaux de toutes les langues. À moi de métisser la planète terre de fond en comble ! »
Il dit, ses pommettes hautes plissées par la malice :
« C’est ton nouveau programme politique ? »
Elle, soudain épouvantée : « J’ai du boulot. »
Il rit aux éclats. Mais elle s’agite bizarrement sur ses genoux.
Il s’en inquiète, soudain.
« Dan ! crie-t-elle.
— Mais oui, je suis là.
— J’ai mes mains dégoûtantes de rues à force d’avoir erré dehors.
— Où es-tu donc allée ?
— Tu vas me quitter, je le sens.
— Aussi folle que tu sois, jamais je ne te quitterai.
Elle se tord les mains, plaintive :
— Sans toi, j’aurai le corps jauni à force d’être sec de vraie tendresse. Les mains des autres hommes sont noires comme la paix des charniers.
— Les miennes sont blanches comme deux colombes attachées à ta paix.
—Tout devait arriver aujourd’hui.
— Mais quoi ?
— Je suis une prisonnière ! dit-elle effrayée.
— Tu dis ça d’un ton si tragique.
—Je dois faire aboutir un destin planétaire par mon sacrifice, tu entends ça ? ajoute-t-elle terrorisée.
— Parles-tu sérieusement ?
— Tu verras que les foules aveugles feront de moi une martyre.
— Qu’as-tu donc fait pour trembler ainsi ?
— Je crois que je me suis livrée à des illusions efficaces… mais je suis une victime consentante.
Elle ajoute, pâle comme la mort :
— En vérité, je n’aurai pas de descendance. C’est sans appel. Je ne veux pas me perpétuer. »
…
Puis elle reprend son étrange narration :
« On lui a obéi, on a fait demi-tour, on a couru, il nous a poursuivis. Il a proféré contre notre troupe des paroles invraisemblables ! Il a provoqué l’apparition terrifiante d’un immense chacal de flammes. Il l’a fait surgir d’une grotte creusée dans la colline, sur le côté de la cité des Lov’s ! La colline s’est embrasée !
— Mais c’est un rêve que tu me racontes ! dit Dan rassuré.
— Mais non ! Je sais même que c’est un chacal parce que le Saltimbanque nous l’a dit.
— Tu as fait un cauchemar, insiste-t-il en riant. Viens-tu donc juste de te réveiller ? »
Il prend dans ses mains le visage défait de Noce, l’embrasse sur la bouche avec éclats :
« Noce, ressaisis-toi ! »
Elle a posé une main sur l’épaule de son compagnon, un bras entourant son autre épaule : « C’est incroyable ce que tu me dis ! Alors que je te raconte la vérité ! »
Elle est en larmes sur ses genoux. Ses cheveux défaits ondulent. Il a croisé ses bras dans le dos de sa compagne et l’enserre avec délicatesse. Elle murmure d’un ton suppliant :
« Tu ne comprends donc pas ? Il y avait entre nous une panique terrible même. On a tous couru en débandade. Tu dois bien savoir ça ? Tu peux me croire. Toutes les guerres viennent de là. »
Il baise son front avec tendresse. Il caresse doucement son dos trempé. Elle veut poursuivre son récit, ses lèvres chuchotant déjà à l’oreille de son compagnon :
« Je me rejette à la mer, désespérée. Je fixe des yeux, tout en flottant comme une morte, l’embrasement qui gagne toutes les cités. Je sais qu’entre les brasiers allumés par ce chacal de l’enfer, des hommes assassinent des femmes et des enfants et s’égorgent les uns les autres, et que cette fois-ci notre humanité ne s’en relèvera pas. Tu piges maintenant ? C’est un chacal de l’enfer qui hantait notre terre. Voilà pourquoi nous avons toujours été en guerre. Mais il est trop tard : maintenant qu’il est sorti au grand jour, aucune mémoire collective ne pourra plus effacer la réalité. La lune entière, déjà, est comme du sang. »
Elle se tait, recroquevillée, une joue posée contre le torse de Dan, les yeux grand ouverts sur le vide.






















