Article paru le 1er janvier 2011 au sujet d’Apocalypse-Life

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Quand un livre vous est adressé en service de presse, avec un titre aux accents hollywoodiens et un auteur énigmatique dont vous ne savez rien, on se demande un peu de quoi il va s?agir et de quelle manière on va pouvoir donner suite… Ou pas. Alors, on le feuillette avec curiosité, comme pour tenter de se faire une idée, on lit ensuite la première page, et là… Parfait ! Voici l?un de ces livres mange-nuits, qui vous captivent au point de regretter de n?être pas insomniaque!

Apocalypse-Life: fin de partie (1), premier livre de Dan O.o est un roman publié avec le label Science Fiction. Un peu comme le fit en son temps Le Cheval roux d?Elsa Triolet, il parle d?un temps d?apocalypse, voire de Jugement Dernier, comme si nous y étions. Rien n?y est surfait. C?est un ouvrage sans concession, présenté seulement par trois lignes laconiques en quatrième de couverture, et dans un complet anonymat de l?auteur. Le texte est d?une richesse et d?une qualité incontestables. Son amplitude et son rythme nous saisissent et ne nous lâchent pas, sans pour autant utiliser de procédés narratifs formalistes ou plus ou moins racoleurs. Grâce à une maîtrise langagière à toute épreuve, l?auteur nous bouscule et nous comble, par une écriture exigeante. Il alterne une prose poétique quasi-naturaliste, avec l?argot des polars et le parler des banlieues, adopte ensuite le phrasé médiéval des Mystères, et lance un clin d?œil aux romans de chevalerie, Homère, la Bible, le Coran et Rimbaud… avec une inventivité et une gouaille que n?auraient pas désavouées Vian ou Prévert. Le verlan, le jargon virtualiste des jeux vidéos et du Super Meat Boy de la Xbox 360 Slim viennent ensuite compléter cette véritable mosaïque de styles. Ainsi, par des voies insoupçonnées, mais pas impénétrables, Dan O.o conduit le lecteur attentif vers une lecture jubilatoire et créative qui offre en prime un imaginaire qui ferait merveille au cinéma ou en BD.

La phrase sait être harmonieuse, sans emphase et d?un beau mouvement. On n?aurait pas envie que ça s?arrête: « Le chat balance sa queue devant les oiseaux inquiets. On entend au loin la mer, indifférente et répétitive, réciter ses vagues comme des psaumes. On la devine jetant sur le rivage son écume nauséeuse dans un fracas de pacotille. Dan ferme les yeux. Il entend le cri des mouettes hâtives. Il les imagine monstrueuses, frôlant les flots sales avec des rires rauques et tournoyant à grands cris au-dessus de la roche blanche et des terres rouges. Il se dit qu?il préfère encore l?océan tourmenté qui bat en lui, qui se jette sur le sable de sa mémoire. »

Dans la science-fiction de Dan O.o, pas de voyages interplanétaires, pas d?extraterrestres ni de soucoupes volantes ou d?humanoïdes verts et autres monstres intersidéraux. Même pas d?extra-temporalité ou si peu, dans ce véritable théâtre-roman très convainquant, et qui ne se déprend jamais d?un humour et d?une fantaisie qui font d?une tragique destinée humaine un ?thriller inclassable?:

« Judas R?wan fulmine. Brandissant un électrodachi, il s?avance sur Dan pour en découdre, pour lui voler dans les plumes sans plus crier gare, lui en faire manger un maximum dès le premier assaut. Mais celui-ci évite lentement l?attaque, et Le Nain un peu banban n?a pu faire que des moulinets dans le vide. »

Au travers de la description réaliste et lucide d?un futur proche et apocalyptique, on plonge sur les pas d?une jeunesse idéaliste et désespérée, dans la violence et le chaos générés et organisés# par la toute puissance d?un pouvoir oligarchique, autoritaire,#décomplexé et démagogue. On comprend alors fort bien que l?auteur nous propose une autre lecture de notre monde et de celui vers lequel nous avançons à grands pas, mettant en évidence

« l?âme triste du monde »(2) et le calcul pernicieux des classes dominantes. Avec une sorte de désinvolture, mais aussi une acuité qui fascinent, le narrateur fait intrusion dans notre imaginaire bien formaté. Il semble parfois faire fonction d?oracle, un peu comme s?il dévoilait des choses cachées depuis la nuit des temps et qui entreraient aujourd?hui en résurgence. Il dépeint un monde dont la terrible ébauche est hélas déjà embryonnaire sous nos yeux, et visible sur nos écrans dans les avatars d?un capitalisme

sauvage qui rangent l?homme au rayon des pertes et profits, lui laissant pour seule issue d?improbable survie, une néo-culture libérale du paraître et du virtuel, des fonctions cérébrales secrètement manipulées, avec en prime la peur, la violence et l?autodestruction programmée.

Les banlieues, les zones, les squats, les beaux quartiers, les guerres, la politique, les coalitions, les partis, les sectes, les communautarismes, les racismes, les “bataillons ethniques”, les religions, les armées, les ONG, les codes, les images, les fanatismes, la misère sociale et affective et toute une suite d?exactions sordides et cruelles sont ici décryptés par l?auteur à qui rien n?échappe, avec un talent et une maîtrise de l?à propos remarquables. C?est le portrait intra-muros d?une mégalopole où tout flambe, s?achète se vend, et s?égorge, un peu comme dans La Jungle des Villes déjà stigmatisée par Brecht. Avec quel feu avons-nous joué ? Qu?avons-nous donc fait de ce monde ? Qu?allons-nous en faire ?Qu?allons-nous léguer ? Pour quel demain et quelle humanité? On se dit parfois en lisant ce livre, que trop d?éloges des différences dans nos discours ont sans doute fait oublier l?essentiel de ce qui nous est commun…

Lire ce roman est une véritable aventure dont nous sommes aussi un peu les héros… Il est déjà à sa seconde édition en l?espace d?un an…! Entre les lignes, il nous ouvre quelques fenêtres de réflexion vers plus d?espoir. Il suggère au lecteur qu?un peu plus d?amour, de tendresse, de solidarité, de sens du partage, de parole, de courage, d?approche de l?autre dans le respect et l?écoute,

« Il y a des lacs dans tes yeux, dit-il. - Je sais. Quand je serai morte, c?est que j?aurai disparu au fond. »

pourraient au moins donner du sens à une Fin de partie, dans laquelle Samuel Beckett persisterait à nous montrer un monde de folie et d?incommunicabilité, où le capitalisme au stade terminal et les « rois » qui nous gouvernent sont dans l?incapacité de reconnaître leur défaite, et que# malgré tout « quelque chose suit son cours », on ne sait trop comment ni vers où ni jusqu?à quand. Un monde qui n?en finit pas d?être absurde dans cette permanence où les hommes sont ce qu?ils sont, porteurs d?une violence qu?ils ne peuvent assumer seuls, et qui les submerge: « Il se dit: Nous sommes coupables de tout sans le savoir, sans le vouloir, depuis l?origine… et cette conviction le tue. »

Les mots de la fin…

Gérard Cathala

(1) Apocalypse-life : fin de partie, de Dan O.o aux Éditions Mon Petit Éditeur, 14, rue des Volontaires 75015 Paris http://monpetitediteur.com/librairie/livre.php?produit=150

(2) In Jean Giono, Solitude de la pitié, Éditions Gallimard

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